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Soigner des malades et protéger la société : un défi ! – Regard d’un psychiatre

Le 10 novembre 2016

Un interné, c’est une personne qui a été déclarée irresponsable de ses actes lors du jugement du délit ou du meurtre qu’elle a commis. Elle doit être soignée dans un endroit adéquat, avec un traitement médical approprié et suivie par une équipe professionnelle spécialisée. Or ce n’est pas souvent le cas en Belgique. En effet, 800 internés y vivent dans les annexes psychiatriques des prisons belges lorsqu’il y a de la place et dans la prison elle-même si ce n’est pas le cas.

Mots-clés associés à cet article : Prison , Annexe psychiatrique , Interné , Maladie mentale , Psychiatrie

Soigner des malades et protéger la société : un défi ! – Regard d'un psychiatre

Cette situation est régulièrement dénoncée par des organisations non gouvernementales (ONG), comme l’Observatoire international des prisons et la Ligue des droits de l’homme.
Le 6 septembre 2016, la Belgique a été une nouvelle fois condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme à propos de la situation de ces internés en prison. Questions Justice vient de consacrer un article à cette condamnation.

Nous avons rencontré le professeur Isy Pelc, psychiatre, qui a commenté cette décision.

Deux objectifs totalement différents

D’emblée, le professeur a mis le doigt sur la difficulté de faire face à la situation des internés : d’un côté, la justice doit protéger la population, de l’autre, la médecine, ici la psychiatrie, doit aider et soigner des individus. « Ces deux objectifs ne se rencontrent pas nécessairement ! », souligne Isy Pelc.

Autre problème : les maladies ou troubles psychologiques ou psychiatriques sont très nombreux et fort variés. Certains malades n’ont plus conscience de la réalité ou ne distinguent pas le bien et le mal, d’autres sont dépressifs ou anxieux. Certains ont commis une infraction sous l’effet de l’alcool ou d’une autre drogue. D’autres encore sont des agresseurs sexuels ou des pédophiles… Et chaque type de trouble demande évidemment un traitement particulier. Impossible de soigner tous les « troubles psychiatriques » de la même manière !

À l’inverse d’un hôpital psychiatrique ?

« La Belgique n’est pas dans les pays les plus progressistes en matière de soins psychiatriques, même si elle a fait de très gros efforts », commente le professeur. Il explique : « S’il est relativement facile de trouver ici une place dans un hôpital psychiatrique, il existe peu de réalisations en ‘santé communautaire’ comme en Italie et en Angleterre ».

Santé communautaire, cela signifie soins à domicile, avec toute une équipe de spécialistes multidisciplinaires qui traite et suit les patients à domicile.
Le professeur précise :

« Actuellement, dans les hôpitaux psychiatriques belges, en plus d’un lit et de la protection que donne ce lit et cette hospitalisation, on fournit des soins à côté des médicaments, des soins relationnels avec des psychologues, des assistants sociaux. Il y a des activités en commun, de l’ergothérapie, on essaie de créer du lien, une vie communautaire à l’intérieur de l’hôpital.
Dans la prison, c’est l’inverse ! Quand on parle d’annexe psychiatrique en prison, il s’agit de cellules, de chambres. Dans le meilleur des cas, il existe des activités ergothérapeutiques, un peu de sport mais la structure générale, c’est la surveillance. Il n’y a pas d’ouverture ! Par définition, une prison est fermée !
Dans l’annexe psychiatrique, il y a bien un psychiatre et, dans le meilleur des cas, un psychologue et une assistante sociale mais ils ont tellement de boulot qu’ils ne peuvent pas voir les gens trois fois par jour ! Or on sait très bien que, dans un service psychiatrique, pour soigner les gens, on doit les voir de façon fréquente, être disponible si quelqu’un ne sait pas dormir ou a des angoisses. Des infirmières psychiatriques sont présentes en permanence.
En prison, cela n’existe pas, il y a des évaluations, un petit traitement médicamenteux mais aucun accompagnement psychologique. Ce n’est pas le lieu, et le ministère de la santé ne va pas payer pour des équipes psychiatriques en milieu carcéral ! »

La prison ne soigne pas, elle fait pire !

Le professeur Pelc est très clair : non seulement la prison ne soigne pas mais elle ajoute des maux à ceux qui existent déjà. La situation d’un interné en annexe psychiatrique, privé des soins dont il a besoin, enfermé, coupé du monde et de ses proches et sans possibilité de créer de nouveaux liens qui l’aideraient à se réinsérer, ne peut qu’empirer et cela « alors qu’une partie des gens emprisonnés pourraient être aidés hors de prison, avec des soins sur mesure et une prise en compte de leur dynamique familiale. Bien sûr, il faut alors un investissement en personnes, en temps… ».

En réponse à sa condamnation par la Cour européenne des droits de l’homme, la Belgique a mis au point un « masterplan » prévoyant notamment de créer une centaine de places dans les centres de psychiatrie. « Cela va aider », estime Isy Pelc, qui souligne cependant que cela laissera tout de même 700 internés en annexe psychiatrique ou en prison. Et il ajoute qu’il faudrait aussi réfléchir à comment on peut intervenir avec des idées nouvelles.

Sans oublier de « prendre en compte le fait que des pays qui ont mis en place la santé communautaire se débrouillent un peu mieux que les autres à ce sujet ».

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