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À la rencontre d’un dessinateur d’audience…

Le 26 avril 2019

Quand un accusé refuse d’être photographié lors de son procès, les médias engagent des dessinateurs d’audience, des « gerechttekenaars » dit-on en néerlandais. Pour découvrir le travail de ces professionnels, nous avons rencontré Palix, dessinateur d’audience bien sûr mais aussi peintre fantasmagorique, illustrateur de BD ou encore d’étiquettes de bières… Depuis le procès Cools, il y a plus de vingt ans, ce dessinateur gaumais a couvert de nombreux procès.

Mots-clés associés à cet article : Dessinateur d’audience , Droit à l’image , Image , Liberté de la presse

Thérèse Jeunejean (ThJ) : Comment devient-on dessinateur d’audience ?
Palix (P.) : Au départ, je voulais faire de la BD, un peu comme tous les jeunes dessinateurs qui rêvent de devenir Hergé ! Et puis, une suite de rencontres plus ou moins fortuites ont fait qu’ RTL m’a proposé de travailler comme dessinateur d’audience pour le procès Cools, qui concernait les personnes suspectées d’avoir assassiné le ministre André Cools à Liège en 1992. Je devais utiliser une technique originale et respecter ce que j’ai appelé la règle des trois R : Rapidité, Ressemblance, Réalisme.
Le dessin d’audience n’était guère en vogue à l’époque. J’ai relevé le défi : dessiner en live, à l’aquarelle, dans des conditions difficiles. J’avais aussi une raison plus personnelle, familiale, de passer de l’autre côté : mon oncle, René Haquin, journaliste judiciaire au Soir, m’avait fasciné, enfant, en racontant ses enquêtes assez incroyables. Et on me proposait de travailler pour le procès Cools alors que j’étais justement chez René Haquin quand Cools avait été tué !
Le procès suivant fut celui de Dutroux et j’imaginais en rester là mais j’ai continué…

ThJ : L’aquarelle, c’était une autre époque ?
P : L’aquarelle, cela signifiait emporter papiers, farde, pinceaux, couleurs et crayons variés, taille-crayon, gomme, pot pour l’eau et petit tissu pour essuyer ses pinceaux et j’en passe ! Il fallait pouvoir tailler ses crayons, changer son eau, faire les mélanges de couleurs, sécher son dessin au briquet, le tout parfois dans une relative obscurité. Ensuite, il s’agissait de courir pour envoyer son dessin dans les temps… Je suis ensuite passé au numérique et maintenant, je travaille avec l’iPad Pro (soit une tablette graphique). Avec tout le matériel dans ce seul appareil, on gagne pas mal de temps.

ThJ : Ce doit être très différent de travailler avec l’iPad ?
P : Non, pas vraiment. Le plaisir est le même et le rendu peut être extrêmement proche. Et puis il y a tous les avantages : il ne faut plus tailler son crayon, aller chercher de l’eau, risquer de la renverser, caler sa farde entre ses jambes… Plus besoin de sortir de la salle sans faire de bruit pour envoyer son dessin. Non, on a une qualité équivalente à ce qu’on ferait sur papier et le travail est beaucoup plus simple.
Évidemment, comme on peut travailler nettement plus vite, il y a plus de pression : on devrait avoir terminé avant de commencer ! Si une télé a besoin du dessin pour 11h30’, ce n’est pas à 11h35’ et tant pis si l’audience a commencé en retard. Alors parfois, le dessin envoyé n’est pas le meilleur et c’est une petite leçon de modestie…

ThJ : Il n’est pas permis de photographier l’accusé mais on vous demande un dessin réaliste. Quel sens cela a-t-il ?
P.  : C’est une grande question et je ne vais pas me tirer une balle dans le pied ! Je suis pour les dessins et contre les photos ! Effectivement, certains dessinateurs sont tellement réalistes que la différence n’est pas évidente. Mais il y a, malgré tout, une question d’interprétation.
L’accusé peut faire valoir son droit à l’image et, souvent, il le fait. Mais en démocratie, on ne peut pas empêcher les médias de faire la publicité des audiences et les médias, particulièrement les télévisions, ont un gros besoin d’images. D’où le recours aux dessinateurs. Je suis là pour dessiner s’il se passe quelque chose. Par exemple, lors des gros couacs, comme lorsque Geneviève Lhermitte a « peté les plombs » et est sortie par les policiers, je photographie ce qui se passe avec les yeux et puis je me lance dans le dessin. Je dis souvent que je dessine avec les oreilles. J’écoute, je m’imprègne d’une ambiance et, au moment où il se passe quelque chose, je suis là pour le capter. Je me vois un peu comme un tireur d’élite, très longtemps immobile puis qui tire sans rater sa cible. On n’a pas vraiment le droit à l’erreur : un truc dure une fraction de seconde et je dois l’avoir.

ThJ : Vous écoutez ce qui se passe en dessinant ?
P. : En secondaire, je dessinais tout le temps et le prof d’histoire me disait : « On ne peut pas faire deux trucs en même temps. Soit on écoute, soit on dessine ». Mais j’ai fait mon métier de ce qu’on me reprochait au cours ! Et, par exemple, quand Dutroux parle avec son accent de Charleroi à couper au couteau, ça donne une pâte que j’essaie de mettre dans mon dessin. Par contre, quand Abdeslam ou Nemmouche ne disent même pas un mot, j’ai l’impression de les dessiner un peu comme une coquille vide. L’extérieur est très ressemblant, d’autant que je peux être assis à deux mètres d’eux mais mon dessin manque de quelque chose, comme s’il manquait d’âme. Ces accusés ne me donnent pas la possibilité de donner de la consistance à leur portrait.

ThJ : Vous dessinez des personnes qui ne sont généralement pas des enfants de chœur. Cela a-t-il une répercussion sur votre travail ?
P. : Aucune. Je les dessine comme je dessinerais une chaise. Non, pas tout à fait, je mets plus d’application à dessiner la personne que le décor. D’autres mettent autant d’application à dessiner le décor que la personne, c’est une question de style.
Certains dessinateurs disent accentuer le côté « méchant » de l’accusé parce qu’il est évident qu’il a tué. Mais si le type a le physique du gendre idéal, je le dessine comme un gendre idéal. Si c’est un beau gamin en costume clair, je le dessine comme un beau gamin en costume clair et je ne lui ferai pas une sale gueule parce qu’il a commis tel ou tel acte. Ce n’est d’ailleurs pas ce qu’on me demande. On me demande d’être objectif, rapide et réaliste.
Je dessine ce qui se passe. Si les pieds de l’accusé expriment du stress, je les dessine. S’il manifeste du « je m’en foutisme » ou de l’arrogance (comme Belkacem), je le dessine comme un mec qui n’en a rien à cirer…
Je ne suis jamais dans le jugement et je suis très heureux de ne pas être juré !

Th : Vous donnez priorité aux personnages plutôt qu’au décor...
P. : Oui, je préfère que le décor mette les personnages en valeur, qu’il soit à leur service. Et donc, je remplace le décor par une espèce de sphère que je fais entrer dans mes dessins, une espèce d’ambiance. Ce n’est pas ultra objectif mais c’est une valeur ajoutée au dessin par rapport à la photo ; je sélectionne les éléments parlants. Le jour où on attend avec impatience que Nemmouche parle, je dessine des micros à l’avant plan, ceux qui sont devant les avocats mais je ne dessine pas les avocats. Mon image est parlante, elle raconte ce qui se passe.

ThJ : Votre dessin doit être plus qu’un moment précis ?
P. : Mon dessin n’est pas du tout un moment précis. C’est la différence fondamentale entre dessin et photo. Le dessin est une compilation de moments, certains croquis sont faits sur plusieurs jours, un panoramique par exemple, en parallèle avec d’autres plus rapides. Si un témoin ne me semble pas intéressant je reviens à mon premier dessin panoramique et ainsi de suite.

ThJ : Avec un iPad, travaillez-vous à partir d’un dessin que vous modifiez ? Faites-vous des copier/coller ?
P. : « Tout est possible avec le numérique. Je peux effectivement reprendre un personnage d’un premier dessin et le placer sur un autre mais, si je prends un croquis où il n’est pas souriant et que je lui mets un sourire, cela va se sentir. Donc non, j’aurai un autre dessin où il sourira.

ThJ : Votre métier… ?
P. : … est extrêmement inconfortable ! Je prends ce travail comme un défi, un match de boxe. Je dois être hyper prêt avant et je sors lessivé, sur les rotules. L’iPad simplifie beaucoup mais le travail n’est pas simple pour autant.
Et puis, c’est énormément d’attente pour quelques moments où il va se passer quelque chose…

ThJ : Une dernière question : vous croquez aussi les magistrats et les avocats ?
P. : Bien sûr. Et ils sont souvent très friands d’obtenir ces dessins pour leur bureau. Ou leur salon !

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