L’actualité commentée

Existe-t-il un gouvernement des juges ?

Le 14 janvier 2020

On entend parfois parler d’un « gouvernement des juges », comme si les juges prenaient des décisions à la place du gouvernement et du parlement.
Est-ce la réalité ?

Image @ pxhere

Cette expression est utilisée par certaines personnes notamment lorsqu’une juridiction (Conseil d’État, Cour constitutionnelle, Cour européenne des droits de l’Homme par exemple) juge qu’une loi ou une décision d’un gouvernement viole les règles de droit. Un exemple récent : la Cour suprême britannique (la plus haute juridiction britannique, équivalente à la fois à notre Cour constitutionnelle, à notre Cour de cassation et à notre Conseil d’État) a décidé, en septembre dernier, que la suspension du Parlement pendant quelques semaines, décidée par le Gouvernement, était illégale ; cet arrêt n’a pas plu à Boris Johnson, Premier Ministre britannique.
Autres exemples, en Belgique : en mars 2018, la Cour constitutionnelle a annulé la loi obligeant les assistants sociaux des CPAS à rompre le secret professionnel en cas de soupçon d’une infraction terroriste ; en avril 2019, le Conseil d’État a suspendu l’arrêté royal permettant de détenir des mineurs de familles en situation irrégulière, au centre « 127bis », situé à côté de l’aéroport de Zaventem. Chaque fois, les responsables politiques ont estimé que ces juridictions allaient au-delà de ce qu’elles pouvaient faire. Ils les ont critiquées en disant que, ce faisant, elles se comportaient comme un « gouvernement des juges ».
Il y a aussi des situations où des responsables politiques sont condamnés par la Justice pour avoir commis des infractions pénales, ce qui ne plaît pas toujours non plus à quelques responsables politiques, surtout, bien entendu, les principaux intéressés et ceux qui leur sont proches. Il en a encore été question récemment lorsque la presse a évoqué le prochain procès d’Alain Mathot, ancien bourgmestre de Seraing, poursuivi à Liège dans l’affaire Uvelia.

Une question très actuelle

Cette expression est-elle à prendre au pied de la lettre ? Signifie-t-elle que les juges décident à la place des hommes politiques alors qu’eux-mêmes ne sont pas élus par la population ? Dans ce cas, ils ne respecteraient pas la séparation des pouvoirs, indispensable dans un pays démocratique ; pour rappel, le pouvoir législatif crée les lois, le pouvoir exécutif permet leur application et le pouvoir judiciaire intervient quand ces lois ne sont pas respectées. Quand un juge interprète la loi dans un sens contraire à ce que le parlement a décidé, parlement élu par la population, sa décision est-elle encore démocratique alors qu’il n’a pas été élu ?
La question de ce pouvoir des juges se pose dans l’actualité, puisque, comme on vient de le montrer, certains estiment parfois qu’il y aurait un « gouvernement des juges ». Elle se pose aussi parce que, dans nombre de pays européens, les autorités politiques prennent des décisions qui restreignent les possibilités d’action de la Justice, ce qui, parfois, peut s’expliquer par le sentiment de ces responsables qu’ils seraient confrontés à un « gouvernement des juges ». Il y a même des situations extrêmes où, comme en Hongrie ou en Pologne, le gouvernement a écarté des juges de la Cour constitutionnelle qui ne lui plaisaient pas. Dans d’autres pays, en Belgique par exemple, même si ce n’est pas nécessairement lié à des reproches faits par les responsables politiques sur un prétendu « gouvernement des juges », la Justice manque de moyens pour être réellement efficace et indépendante.

Des avis divergents

Dans une vidéo figurant sur Questions-Justice, François Daout, aujourd’hui président de la Cour constitutionnelle belge nous donne l’explication suivante : « Ceux qui parlent de gouvernement des juges ont peur que les juges décident de tout et que la représentation politique (députés, sénateurs) ne serve à rien puisque les juges décideraient de tout alors qu’ils n’ont aucune légitimité démocratique. Ce serait critiquable, haïssable. Mais qu’un citoyen ait de plus en plus facilement la possibilité de demander à un juge de dire le droit dans une affaire qui l’intéresse particulièrement ne veut pas dire que le juge gouverne. Qu’il dise le droit ne signifie pas qu’il fait la loi, le règlement. Il renvoie à l’autorité compétente. Le juge n’édicte aucune règle, il contrôle les règles par rapport à des normes de référence, quand on le lui demande. Il ne se saisit d’aucune affaire et ne décide jamais à la place du législateur » (« norme de référence », cela veut dire : règle supérieure qui constitue le critère sur lequel le juge se base pour prendre sa décision).
Certains estiment que, par leurs décisions contestant des décisions de gouvernements, les Cours constitutionnelles obligent ces gouvernements à approfondir les droits, les lois. Ces décisions veulent faire respecter la démocratie entre les élections. Elles rappellent des principes (particulièrement ceux mis en évidence par les différents textes proclamant les droits de l’Homme) qui s’imposent à tous, ministres, parlementaires ou citoyens.
Enfin, si le gouvernement des juges bouscule le principe de la séparation des pouvoirs, « il a au moins le mérite de servir de garde-fou » contre « d’éventuelles dérives des autres pouvoirs », concluent Alice Dejollier et Justin Verschueren, assistants à l’Université catholique de Louvain, dans un article de Justice-en-ligne.

Commentaires

Il n'y a encore aucun commentaire sur cet article. Soyez le premier à réagir!

  • Je confirme mon accord aux conditions d'utilisation relatives au site Questions-Justice.